Comme vous le savais, le lin est ma passion. Mais saviez-vous que la Bretagne a un passé lié au lin qui a fait sa...

L'histoire du lin en Bretagne : de la fortune des marchands à la renaissance d'une filière d'avenir
Quand je travaille le lin dans mon atelier en Bretagne, j'aime imaginer le chemin qu'il a parcouru pour arriver jusqu'à moi. Je pense aux milliers de mains qui l'ont cultivé, filé, tissé et vendu.
Et le plus fascinant des récits que la terre de Bretagne a à raconter est sans aucun doute celui de son or bleu : le LIN.
Du XVIe au XVIIIe siècle, une plante a façonné nos paysages, a bâti notre patrimoine et a fait de la Bretagne une puissance économique.
1. L'âge d'or : quand l'or bleu faisait la loi
L'aventure du lin breton est d'abord une histoire de logistique un peu folle. Saviez-vous que notre histoire ne commence pas dans les champs, mais sur les quais du port de Roscoff ? Si la Bretagne avait le climat idéal, les graines de lin textile, elles, venaient d'ailleurs !
Elles étaient importées du nord de l'Europe, essentiellement de Lituanie car les graines issues de la production bretonne dégénéraient au fil des années. Pour garantir un rendement impeccable, il fallait des semences de qualité, et c'est ce que les bateaux nous apportaient.
Deux zones de production, deux toiles
Une fois semé sur les terres fertiles du Léon et du Trégor, le lin donnait naissance à des toiles réparties en deux grandes familles, chacune avec son marché :
- Les "Crées" : Produites dans le Nord-Finistère, ces toiles étaient robustes et d'un tissage serré. Elles étaient parfaites pour l'habillement des marins et les vêtements de travail, mais leur plus grand débouché était la confection des voiles de navires pour les grandes flottes de commerce et de guerre. Les pièces de "Crées" mesuraient 100 aunes de long (soit 122 mètres) et 1/2 aune de large (61 cm) ou 3/4 d'aune (91cm).
- Les toiles "Bretagnes" : Le Pays de Quintin, dans les Côtes-d'Armor, était la capitale de cette toile fine, souple et d'une blancheur éclatante. Cette toile était un bien de luxe, prisé dans toute l'Europe pour la confection de vêtements de noblesse et de linge de maison délicat. Elle était quasiment exclusivement expédiée vers l’Espagne et l'Amérique espagnole, où elle était particulièrement appréciée dans les climats tropicaux pour sa légèreté et sa fraîcheur. D'ailleurs, la production de toiles bretonnes représentait jusqu’à 8 % de toutes les exportations européennes vers l'Amérique espagnole !
Un patrimoine bâti grâce au lin
La richesse du commerce de la toile a permis aux marchands de s'enrichir considérablement. C'est ce qui a financé la construction de somptueux hôtels particuliers dans le pays de Quintin, à Saint-Thélo ou à Uzel. Leurs façades imposantes et leurs vastes greniers témoignent de l'abondance. La fortune des marchands se lisait au nombre de rangées verticales de fenêtres de leur demeure !
Leurs toiles étaient si précieuses qu'elles n'étaient pas stockées dans des greniers. Elles étaient conservées dans des dépendances fortifiées appelées "pileries", de véritables coffres-forts en pierre. On y pliait aussi les toiles en accordéon avant de les emballer. Les balles de Bretagnes contenaient 300 aunes pour les tissus ayant une largeur de 3/4 d’aune et 500 aunes pour ceux de 1/2 aune. Une seule balle de toile fine pouvait valoir jusqu'à 3 000 livres au XVIIIe siècle, soit l'équivalent de plusieurs années de salaire d'un travailleur et du prix d'une centaine de vaches.
Ce sont aussi les marchands de toile qui ont payé l'édification des enclos paroissiaux de la Haute-Bretagne et du Finistère. Ces complexes architecturaux, avec leurs chapelles, leurs calvaires et leurs ossuaires, sont de véritables chefs-d'œuvre de l'art breton. Sans l'argent du lin, ils n'auraient jamais vu le jour.
2. Une organisation du travail fascinante, de la graine à la toile
L'industrie du lin reposait sur des milliers de petites unités de production familiales. Chaque ferme était un maillon de la chaîne, et la répartition des tâches était précise.
- Les semailles étaient un moment d'une solennité particulière. Avant de lancer la première poignée de graines, le paysan faisait un signe de croix et prononçait cette phrase en breton : «Doue araok ha me warlerc’h » (Dieu devant et moi derrière). À la fin de son travail, il plantait une croix de noisetier pour se servir de toise de croissance et y ajoutait une couronne d'aubépine pour la protéger de la foudre.
- Le rouissage : C'est une étape cruciale. Autrefois, on laissait les tiges de lin tremper dans des bassins en pierre appelés routoirs, où la fermentation naturelle séparait la fibre du bois. Cette méthode, polluante, a été abandonnée. Aujourd'hui, le rouissage se fait directement au sol, une méthode bien plus écologique.
- Le teillage : Une fois le lin séché, il fallait battre les tiges pour en détacher la partie ligneuse. Ce travail se faisait à l'aide de la braie ou brisoire, une mâchoire en bois qui cassait les tiges, et de la teilleuse, une lame de bois qui retirait les derniers morceaux de bois. Un travail physique et assourdissant, je vous l'assure !
- Le peignage : C'est l'étape qui détermine la qualité du fil. Le lin teillé était tiré à travers un peigne, une planche avec des clous en fer de plus en plus fins. Ce processus permettait de démêler et d'aligner les fibres pour ne conserver que la filasse, la partie longue et précieuse du lin, et de laisser de côté l'étoupe, plus courte et de moins bonne qualité.
- La filature était l'affaire des femmes et des enfants, les filandières. On estime qu'il fallait près de dix fileuses pour un seul tisserand ! Elles utilisaient d'abord le fuseau et la quenouille, avant d'adopter le rouet qui a considérablement augmenté la productivité.
- Le tisserand (parfois le mari ou un fils) prenait le relais. Son métier à tisser était installé dans la maison de vie, ou parfois dans un bâtiment dédié appelé ty ar stern (la maison du métier). Les pièces de toile produites avaient une taille standard, mais l'unité de mesure, l'aune, variait selon les communes. L'aune de Quintin valait 1,41 mètre, tandis que celle de Loudéac était de 1,38 mètre et celle de La Roche-Derrien de 1,33 mètre. Des variations qui ajoutaient une certaine complexité au commerce !C'est d'ailleurs cette largeur inférieure à un mètre qui explique pourquoi les draps anciens avaient une couture au milieu.
- Kanndi ou Blandierie : une affaire de région. C'est ici que l'histoire se complexifie et se précise. Le blanchiment, une étape cruciale pour obtenir la blancheur légendaire des toiles bretonnes, ne se faisait pas de la même manière partout. Dans le Nord-Finistère, les toiles étaient vendues brutes. C'est le fil qui était blanchi avant le tissage, dans de petites maisons en pierre au bord des rivières : les kanndis. Dans le Pays de Quintin, on blanchissait la toile tissée dans des lieux spécifiques appelés blandieries. Ce terme, local aux Côtes-d'Armor, désignait le lieu où l'on créait la fameuse toile blanche, la "toile de Bretagne".
3. Une économie organisée, des contrôles et un effondrement brutal
Le commerce du lin était un ballet bien orchestré, qui liait les villages de l'intérieur aux ports les plus lointains. Les toiles partaient des pileries vers les grands ports comme Saint-Malo ou Lorient pour être exportées.
La rémunération des paysans-tisserands
À cette époque, l'économie du lin était une véritable chaîne de valeur rurale, où les paysans n'étaient pas de simples ouvriers, mais des artisans-producteurs.
- Paiement en nature et en monnaie : La plupart des paysans-tisserands étaient liés aux marchands de toiles ou à des commissionnaires. Plutôt que de recevoir un salaire fixe, ils étaient souvent payés au mètre de toile produite. Le paiement n'était pas toujours en monnaie sonnante et trébuchante. Il pouvait aussi se faire en nature, via des bons pour de la nourriture, du bois de chauffage, des outils ou des matières premières. Ce système permettait au marchand de s'assurer de la continuité de la production tout en gardant une main sur les prix.
- Les "crédits" des marchands : Les marchands de toiles jouaient un rôle de banquiers locaux. Ils fournissaient souvent aux paysans le fil de lin, ou le lin brut, à crédit. La dette était ensuite déduite du paiement final pour les toiles, ce qui créait une dépendance économique. Ce modèle, bien que précaire pour le paysan, a permis d'assurer une production constante et de grande ampleur.
La relation avec la Marine Royale
La relation entre les producteurs de lin breton et la Marine Royale a été à la fois intense et cruciale. L'État était un client majeur et stable, garantissant une demande constante, vitale pour l'économie régionale.
- Des commandes massives : Les voiles des navires de guerre, comme le gigantesque Océan de Louis XIV ou le Bucentaure de Napoléon, nécessitaient des milliers de mètres carrés de toile. La Marine Royale passait des commandes gigantesques, ce qui stimulait la production et assurait des revenus réguliers aux marchands de toiles.
Les contrôles de qualité, un enjeu de réputation
La renommée des toiles de Bretagne était telle qu'elle reposait sur des standards de qualité très stricts, indispensables pour l'exportation.
Une fois collectées, les toiles étaient soumises à de stricts contrôles de qualité. Les règlements colbertiens de 1676 avaient pour but d'imposer des normes précises. Des bureaux de marques étaient installés pour vérifier que les toiles respectaient les standards de fabrication.
- Le rôle des contrôleurs royaux : Le commerce des toiles était très encadré. Des contrôleurs royaux étaient nommés pour vérifier la qualité des toiles vendues. Ils contrôlaient la largeur, la longueur et le nombre de fils au pouce (ce qu'on appelle la densité de tissage). Un poinçon, souvent en plomb, était apposé sur la balle de toile conforme, garantissant sa qualité et son origine. Cette estampille était un gage de confiance pour les acheteurs internationaux.
- La différence des toiles : Les deux grandes catégories de toiles, les "Crées" et les "Bretagnes", avaient chacune leur propre standard de qualité. Les toiles "Bretagnes" étaient les plus fines et exigeaient un tissage d'une grande régularité. Les toiles non conformes étaient appelées "rebuts" et se vendaient à un prix bien inférieur sur le marché local. Ces contrôles étaient essentiels pour maintenir la réputation et le prix des toiles bretonnes sur les marchés internationaux, notamment en Espagne ou dans les Amériques.
L'effondrement
Pendant des siècles, l'industrie du lin a été le moteur économique de nombreuses régions rurales en Bretagne. L'activité de tissage, de filature et de blanchiment faisait vivre des milliers de familles. C'était une économie de complément indispensable à l'activité agricole.
La production du lin était un tel enjeu qu'elle a influencé la politique des souverains. Pour protéger le marché, les rois ont pris des décisions drastiques. L'édit de Louis XIV en 1686 interdisant l'importation de toiles de coton des Indes a agi comme un bouclier protecteur.
Mais les guerres ont aussi eu leur mot à dire. Les guerres avec l'Angleterre, ennemi de la France, ont souvent perturbé les routes maritimes, rendant l'exportation des toiles difficile. Cela a causé des crises économiques dans la région et a poussé certains marchands à se diversifier.
À partir du milieu du XIXe siècle, plusieurs facteurs cumulés ont causé un déclin brutal :
- La concurrence du coton : Plus facile et moins coûteux à produire, le coton, importé massivement, a inondé les marchés, rendant les toiles de lin beaucoup moins compétitives.
- L'industrialisation : Le modèle de l'artisanat rural, qui était le cœur de la production bretonne, n'a pas pu rivaliser avec l'efficacité des filatures et des usines textiles des grandes villes industrielles, notamment dans le Nord de la France.
- Le déclin de la marine à voile a porté un coup fatal au débouché principal des toiles "Crées".
- les guerres de la Révolution et de l'Empire ont coupé les marchés d'exportation.
Avec la disparition progressive de cette source de revenus, c'est un pan entier de l'économie rurale qui s'est écroulé. Les paysans et les artisans se sont retrouvés sans ressources, les forçant à quitter leur terre pour chercher du travail. C'est ce qui a alimenté la grande vague d'émigration bretonne vers les villes comme Paris, ou vers d'autres pays.
L'exode rural n'était donc pas une simple tendance, mais une conséquence directe et dramatique de l'effondrement de l'industrie du lin, qui avait fait la richesse de la Bretagne pendant des siècles. C'est une histoire de déclin qui rend le renouveau de la filière aujourd'hui encore plus puissant.
4. La renaissance d'une filière d'avenir
Mais le lin breton est une histoire de résilience. Depuis 2020, la filière connaît une renaissance spectaculaire. Les chiffres, précis, en témoignent : 20 hectares cultivés en 2020, jusqu'à atteindre 2 000 hectares en 2024 et une vision à long terme de plus de 4 000 hectares !
Ce renouveau est porté par des projets audacieux, comme ceux des trois entreprises pionnières :
- Bretagne Lin a choisi de s'installer sur l'ancienne friche de l'usine GAD à Lampaul-Guimiliau, un symbole fort. Leur objectif est de fabriquer des filets à légumes en lin, une alternative écologique au plastique.
- Teillage de Bretagne, basé à Commana, travaille à fédérer les agriculteurs pour un pôle de production qui maîtrise toute la chaîne de valeur, de la terre à la fibre.
- Linfini, à Pleyber-Christ, s'apprête à construire une filature au sec dans une friche industrielle. Ce projet vise à produire un fil parfaitement adapté pour l'ameublement et la décoration, répondant à une forte demande de produits durables et locaux.
En résumé, La longue histoire du lin en Bretagne est passionnante, mais le renouveau de la filière lin en Bretagne est un projet ambitieux et structuré, qui se construit étape par étape. De la terre (agriculteurs) à la transformation (Teillage de Bretagne et Bretagne Lin), jusqu'à la filature (Linfini), c'est toute une chaîne de valeur qui est en train d'être reconstruite.
Et c'est une histoire que, en tant que créatrice de ma marque MerLin, le lin sous toutes les coutures, je suis fière de pouvoir raconter.
Laisser un commentaire